Ecologie du ver de terre
 

Ecologie

Sans qu'on s'en aperçoive, ces infatigables travailleurs de l'ombre ont une action primordiale pour l'équilibre du sol, son état sanitaire, et le maintien d'une végétation en bonne santé.

La charrue est une des inventions les plus anciennes et les plus précieuses de l'homme, mais longtemps avant qu'elle existât, le sol était de fait labouré par les vers de terre et il ne cessera jamais de l'être encore. Il est permis de douter qu'il y ait beaucoup d'autres animaux qui aient joué dans l'histoire du globe un rôle aussi important que ces créatures d'une organisation si inférieure.
(Charles Darwin 1881)

L’omniprésence des vers dans le sol des jardins, des champs, des prairies et des forêts traduit une réussite écologique étonnante pour des animaux considérés par ailleurs comme « primitifs » ou « inférieurs ». Évidemment cela n'est vrai que lorsqu'ils n'ont pas été détruits par des pratiques agricoles peu respectueuses pour eux, traitements chimiques, labours fréquents, ou sol compacté par le passage répété d'engins lourds.

Les lombrics donnent une multitude de soins à la terre :

• ils aèrent les sols

• ils assurent un meilleur drainage du sol

• ils recyclent les végétaux morts

• ils fabriquent du compost

• ils améliorent la structure du sol

• ils protègent le sol de l’érosion

• ils facilitent le développement des racines

• ils diminuent l’acidification du sol.

Comme si ce n’était pas assez, leurs galeries offrent de micro habitats aux bactéries, aux champignons et autres petits recycleurs, tels les acariens. Conséquemment, une terre sans lombrics est une terre malade…

Les vers de terre peuvent être divisés principalement en 3 groupes, dont chacun utilise des niches différentes dans le sol :

1. Les espèces qui habitent la surface du sol ou qui préfèrent le compost

2. Les espèces qui habitent dans la couche supérieure du sol

3. Les espèces qui habitent les couches profondes du sol

Les espèces de surface n’ont pas tendance à creuser dans le sol. Elles préfèrent vivre à la surface ou dans un amas de compost et aiment se nourrir ainsi de matériel contenant un haut taux de matière organique tels que des racines et des pousses de plantes en décomposition, du fumier et des feuilles. Lumbricus rubellus et Eisenia foetida sont des exemples de ce groupe de vers.

Le ver du fumier (Eisenia foetida) ne creuse pas de galeries et ne vit que dans les sols à forte teneur en carbone (terre noire) ou dans le fumier. Cette vie sur le sol les expose aux aléas climatiques (froid, sécheresse) et aux prédateurs. Ils parviennent à se maintenir grâce à leur homochromie (couleur caractéristique semblable à celle du milieu), qui limite l’action prédatrice, à leurs cocons résistants à la sécheresse et à leur très haute capacité de reproduction.

Les vers qui habitent la couche supérieure du sol se tiennent en permanence dans les premiers 20cm-30cm de profondeur. Ils creusent des galeries et en ingérant le sol au fur et à mesure de leur progression, ils mélangent cette couche supérieure. Ils produisent des déjections qui aident à améliorer la structure du sol et ils en accroissent l’aération en créant des tunnels. Ils sont apigmentés, de taille variable et se nourrissent essentiellement de terre plus ou moins mélangée à la matière organique

Les vers qui habitent les couches profondes du sol ont tendance à creuser des tunnels permanents dans le sol qui peuvent atteindre plus d’un mètre de profondeur. Ils survivent mieux dans des aires non dérangées où leurs tunnels peuvent demeurer intacts. Ils fouillent la surface du sol à la recherche de nourriture et ensuite draguent cette nourriture telle que des feuilles en profondeur dans leurs tunnels pour la consommer. Ils peuvent être particulièrement utiles dans les situations où de grandes quantités de matière organique sont laissées à la surface du sol. Ils sont responsables des tortillons de terre caractéristiques déposés sur le sol. Généralement, ils ne sortent de leurs galeries qu’au crépuscule ou la nuit, leur pigmentation très sombre traduisant une homochromie en condition de pénombre. Le lombric (Lumbricus terrestris) est un exemple de ver de cette catégorie. Ces vers qui habitent les couches profondes du sol sont parmi les espèces de plus grandes tailles.

Le lombric est le plus gros ver rencontré communément. Il est vu fréquemment sur les pelouses, dans les jardins et le sol des vergers. Il se déplace verticalement dans le sol et y vit le plus profondément que toutes les autres espèces, il creuse des galeries qui atteignent souvent 1 mètre et peuvent aller jusqu'à 2,5 mètres.  La plupart des espèces de vers de terre sont très sensibles aux substances chimiques toxiques tels que les pesticides.

Pour une biomasse de 1200 kg à l’hectare, valeur moyenne en France, la quantité de terre travaillée via l’intestin annuellement représente 250 à 300 tonnes à l’hectare. Elle contient de l’ordre de 28 tonnes de carbone et 2,4 tonnes d’azote. Cet azote est partiellement excrété puis absorbé par les plantes (environ 550 kg/ha/an) ou est rejeté dans les déjections grumeleuses. Ainsi 1/10ème de la terre végétale fine est travaillé tous les ans et les lombriciens fournissent une quantité très importante des éléments nutritifs aux plantes. Notons que les turricules, ces déjections à la surface du sol, ne représentent qu’entre 10 et 30 % de la terre travaillée et que l’essentiel va se transformer en grumeaux stables dans le sol.

On a calculé que les dix centimètres superficiels d’un pâturage sont constitués en majeure partie par les déjections des vers qui y ont vécu au cours des 20 années précédentes.

Ce travail crée un réseau de 5000 km/ha de galeries dont certaines assurent une percolation très importante d’eau dans le sol (autour de Montpellier 160 mm d’eau peuvent s’y écouler à l’heure alors que la pluie annuelle est de 1000 mm). Ceci explique que le ruissellement n’existe pas en garrigue par opposition aux vignes et céréales où les lombriciens ont été souvent éradiqués par des agrotechniques inappropriées (pesticides, …). Cette structuration majeure influe beaucoup sur la vie du sol et le fonctionnement des écosystèmes.

 

Humidité et aération

Par rapport à un sol sans vers, la présence de vers labourant en profondeur va augmenter considérablement la rétention en eau et la présence d'air de la terre. On passe ainsi de 40% à 70% an capacité de rétention d'eau, et de 30 à 60% au niveau de la quantité d'air.

A partir d'une longueur de 5 000 km de galeries par hectare et en prenant un diamètre moyen de 3,2 mm le calcul montre qu'on obtient une surface de contact air sol de 50 000 m² c'est à dire 5 hectares. Autrement dit il faut se représenter que pour chaque mètre carré de sol, les parois des galeries des vers de terre représentent une surface cinq fois plus grande. Dans ce calcul on suppose que les parois des galeries sont régulières, lisses, ce qui n'est pas le cas, la surface de contact est donc encore plus importante.

 

Chimie du sol

En recyclant la matière organique, le lombric augmente l’apport en phosphore, en azote, en calcium et en magnésium du sol, et stimule ainsi la croissance des plantes.

 

Microbiologie des sols

Grâce à l’action du mucus, des polysaccharides bactériens et des hyphes fongiques, les vers facilitent le travail des bactéries et de la microfaune. Ils aident aussi au processus de décomposition en réduisant la taille des particules organiques et minérales et en agissant comme briseurs et brasseurs de ces matières. Leur présence favorise l’activité microbienne et fongique, les mouvements de la microfaune, l’absorption des éléments nutritifs, bref la fertilité du sol. De plus, ils créent des micro habitats pour les micro-organismes du sol, tels les nématodes et les acariens.

 

Contamination des sols

Des études sur des sols contaminés ont démontré que les annélides concentrent en eux des substances toxiques, suffisamment même pour tuer leurs prédateurs. Les vers de terre accumulent jusqu’à plus de 14 fois la dioxine ambiante dans le sol. On a constaté le même phénomène avec les métaux lourds et principalement, le cadmium. Il n’est donc pas étonnant qu’on ait exploré la possibilité que les annélides jouent un rôle dans la décontamination des sols. Il semblerait que ce soit le cas, et ce, aussi bien pour les produits radioactifs comme le cobalt, que pour les substances toxiques. Plusieurs expériences en témoignent.

 

Impact sur l’agriculture

La quantité de vers que contient une terre nous sert de baromètre pour connaître sa fertilité… Une agriculture qui nuit à l’activité des micro-organismes et des lombrics menace cette ressource naturelle qu’est le sol. On a démontré que l’épandage de fumier solide de bovin, dans une proportion variant entre 40 et 53 tonnes à l’hectare par année, augmente le nombre de lombrics de près de 250 %. Ces apports favoriseraient surtout le genre Lumbricus terrestris . Par ailleurs, l’épandage de lisier de porc, dans une proportion variant entre 90 et 120 tonnes à l’hectare par année favorise surtout le genre Aporrectodea. Aux États-Unis par exemple, les épandages de vers ont fait tripler les récoltes de céréales.

 

Le cycle de l’azote souligne comment les microorganismes coopèrent à l’établissement des organismes supérieurs et assurent ainsi la luxuriance des plantes vertes. De l’azote prenant sa source dans l’atmosphère à l’azote inscrit dans les protéines humaines, les bactéries n’improvisent pas et les lombrics s’avèrent de précieux alliés. L’azote est un constituant essentiel des protéines des plantes, car elle sert à former les acides aminés, principaux matériaux des protéines.

L’influence des lombrics dans le cycle de l’azote apparaît multiple :

— leurs déjections contiennent deux fois plus d’azote inorganique que le sol avoisinant

— l’aération du sol, par les galeries de ces infatigables travailleurs, stimule la nitrification et tend à réduire la dénitrification

— les nodules de luzerne, excroissance de la racine où la bactérie Rhizobium vit en symbiose, s’accolent aux parois des galeries des lombrics

— comme les bactéries Nitrobacter et Nitrosomonas vivent accolées aux particules de calcium, la présence de calcite dans leurs déjections les aident

— la grande production de mucus par les vers contribue au retour et au recyclage de l’azote.

 

Les fumures et les composts contiennent l’azote et les microorganismes nécessaires aux cultures. Dans un sol cultivé bien aéré, les bactéries produisent 200 kilogrammes de nitrate à l’hectare. En introduisant un apport massif d’engrais chimique en agriculture, on court-circuite un cycle naturel. Cette pratique onéreuse entraîne un déséquilibre dans l’ensemble de la biosphère et des effets toxiques pour l’environnement.

 

L'apport du recyclage de l'azote par les lombrics, en prairie comme en forêt, serait de l'ordre de 450 kg d'azote par hectare en une année.

 

Place dans la chaîne alimentaire

Conséquence de leur nombre, ils sont en France la proie la plus abondante. Ils représentent pour beaucoup d'espèces animales, à certaines époques de l'année, l'essentiel de la nourriture. C'est le cas pour le merle, le rouge-gorge, la chouette chevêche, la bécasse, la mouette, le sanglier, le blaireau... Ce dernier en fait une grande consommation tant que les conditions climatiques les rendent accessibles. Le faucon crécerelle, le renard en consomment également de façon régulière. N'oublions pas les poissons qui profitent de vers de terre entraînés par les orages. On pourrait allonger indéfiniment cette liste car la plupart des prédateurs sont opportunistes et profitent de toute source de nourriture abondante et facile à se procurer.

Mais qui concentrent la pollution...

Parce qu'ils ingurgitent des quantités considérables de terre et de débris végétaux pour se nourrir, les vers de terre concentrent la pollution. A proximité des routes on a trouvé dans les vers de terre des concentrations en plomb plusieurs dizaines de fois supérieures à celles du sol. La même chose a été observée pour le DDT, la concentration de ce polluant atteignant 150 fois celle observée dans le milieu. Ainsi les vers de terre jouent dans le milieu terrestre le même rôle de concentrateurs de pollution que l'on observe en milieu marin chez les mollusques. C'est un aspect très important et qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on évalue les risques de toxicité dus à la présence d'un polluant.